Chapitre 5

Jace poussa un cri muet et se recroquevilla tandis que Vandien poussait sur la porte entêtée pour l’obliger à s’ouvrir. Mais nulle lumière solaire aveuglante ne s’engouffra dans le poulailler pour la brûler. Il n’y avait que l’air calme et encore chaud de la soirée et, par-delà la porte, la ruelle sombre et le ciel nocturne.

— Loués soient les dieux, c’est passé, souffla Jace.

Elle accompagna son soulagement d’un long soupir. Se penchant en avant, elle s’appuya contre l’embrasure fendillée de la porte et coula un regard vers l’extérieur. Chess s’avança lui aussi en rampant pour jeter un œil sous son bras. Leurs yeux étaient levés vers les étoiles inconnues dans le ciel.

— Il est temps d’y aller.

Vandien s’exprimait avec satisfaction.

— Nous avons beaucoup de choses à faire tant que durera la nuit.

Se baissant, il récupéra la gourde et la cape sur laquelle Chess avait dormi.

Son cheval était là où il l’avait laissé. Vandien enroula la cape et l’attacha à l’arrière de la selle, après quoi il y ajouta la gourde. Il tira la bride de l’entremêlement de branches mortes parmi lesquelles il l’avait dissimulée et entreprit de l’ajuster sur la tête de son cheval.

— Il n’a pas l’air d’apprécier, dit Jace d’un ton réprobateur comme le cheval repoussait avec la langue le mors que Vandien essayait de lui placer entre les dents.

— Ce cheval n’a jamais l’air d’apprécier quoi que ce soit, répliqua sèchement Vandien tandis que l’animal lui montrait ses dents jaunies. C’est simplement sa nature. C’est le roi des rabat-joie.

— Je ne trouve pas que ce soit là un sujet de plaisanterie.

Vandien sentit la main de Jace se poser avec légèreté sur son bras. Son autre main tenait fermement la bride. Le cheval renifla et agita la tête tandis que Vandien tentait de libérer la bride de la prise de Jace. Jace tint bon, déterminée malgré la peur qui se lisait dans son regard. Le cheval en profita pour éloigner son museau hors de portée. Vandien expira brusquement par le nez. Il laissa la main qui tenait la bride retomber à ses côtés.

— Je crois deviner que vous n’utilisez pas d’animaux pour le transport dans ce monde merveilleux au-delà de cette insaisissable porte du Limbreth.

— Non, en effet.

Jace avait ignoré l’exaspération qui perçait dans sa voix mais les yeux de Chess s’étaient écarquillés dans l’obscurité. Les épaules de Vandien retombèrent en signe de défaite. Même si Jace commençait vraiment à l’irriter, il ne ferait rien qui puisse effrayer l’enfant plus avant. Celui-ci s’était visiblement attendu à ce que Vandien frappe Jace pour l’avoir désapprouvé. Il n’était pas difficile de deviner le genre de choses auxquelles il avait été exposé dans cette taverne.

— Mais comment diable vit-on là-bas ? demanda-t-il d’un ton maussade tout en déposant la bride en travers de la selle.

Il se pencha pour défaire la longe.

— Nous sommes pour la plupart des fermiers. Nous nous occupons de la terre et nous récoltons ce que nous y invitons à pousser. Des arbres, nous recevons fruits et noix. Des plus belles plantes nous prélevons les feuilles et les bourgeons qu’elles peuvent nous offrir et, plus tard, les graines, les fruits et les tubercules. Depuis notre océan, les vagues nous cèdent les plantes salées et ondulantes des profondeurs et nous apportent les bulbes flottants de varech.

— Vous n’avez pas de bétail pour le lait et la viande ? Pas de volailles pour les œufs, la viande ?

Jace se détourna de lui d’un air dégoûté.

— Vous parlez de mener une existence fondée sur la mort de créatures innocentes.

— Et je suppose que les loups et les harpies de votre monde paissent dans les champs et mangent des feuilles de saule ?

— Les loups dévorent la chair, c’est vrai, mais aucune créature intelligente ne fait de même. Lorsque vous dites «harpies », je ne sais pas de quoi vous voulez parler.

— Bon, voilà une chose qui fera plaisir à Ki. Un monde sans harpies lui conviendrait tout à fait. Dites-moi, Jace, condamnez-vous le loup qui abat un cerf pour se nourrir ?

— Un loup n’est qu’une bête. C’est sa nature.

— Alors considérez-moi comme un loup intelligent. Je suis un prédateur, Jace, et je n’en ai pas honte. Je ne vaux pas moins que le loup car je ne tue que pour me nourrir.

— Et pour rien d’autre, répondit Jace avec concision.

Elle lui tourna le dos d’un mouvement qui fit voleter sa robe tout autour d’elle.

— Viens, Chess. Partons à la recherche de la porte et voyons si nous pouvons trouver un moyen de la passer.

— Je pensais tenter d’y entrer de force à cheval tandis que vous attireriez l’attention du Gardien.

Vandien les suivit avec découragement.

— Accepterez-vous au moins de réfléchir à cette idée ?

— Ce n’est pas naturel de monter une créature vivante. Et ce n’est pas non plus acceptable de tenter de mettre en péril l’équilibre entre deux mondes. Entrer et sortir de la porte, cela doit se faire de manière harmonieuse.

— Pas même pour ramener Chess de son côté, loin des souffrances qu’il a connues ici ?

— Dois-je renforcer les choses mauvaises qu’il a vues ici, lui enseigner qu’il est acceptable de mal se comporter si on a quelque chose à y gagner ? Vandien... Je peux imaginer ce que vous pensez de moi. Mais nos coutumes ne sont pas les vôtres. Bien que je désire ardemment retourner dans mon monde et que je déteste le Gardien qui a trompé mon fils, je ne peux approuver ce que vous suggérez. Si Chess et moi faisons preuve de patience, nous finirons un jour par regagner notre univers. D’une manière ou d’une autre.

Vandien fit halte et le cheval s’arrêta derrière lui. Au bout de quelques pas, Jace fit une pause et tourna la tête vers lui. Chess s’accrochait à sa main. Même à la lumière de la lune, Vandien pouvait voir le désespoir dans ses grands yeux gris. La mère ne savait pas grand-chose de ce dont elle parlait avec tant de sérénité. Vandien songea cruellement que si seulement Chess pouvait être retourné sain et sauf de son côté de la porte, il pourrait être tenté de laisser Jace faire l’expérience du genre d’existence que Chess avait connue ici. Mais il y avait Chess.

Vandien tâta ses vêtements. Sa bourse était plate et vide. La plupart de ses biens se trouvaient dans le chariot de Ki. Il n’avait rien sur lui qu’il puisse facilement revendre. Sauf... Il tressaillit mais retira néanmoins de son cou la fine chaîne d’argent qui y pendait. Le minuscule faucon noir lui fit un clin d’œil plein de regret tandis qu’il oscillait devant ses yeux. Ki lui pardonnerait de s’être séparé de son cadeau bien plus tôt qu’il ne se le pardonnerait lui-même. Il s’avança et déposa le faucon dans la main de Jace et la longe du cheval dans celle de Chess.

— J’imagine que votre peuple fait au moins du troc et que vous saurez comment échanger ceci contre des pièces, même si je doute que vous puissiez obtenir suffisamment par rapport à ce que ce faucon représente pour moi. Ceci dit, avec le prix du faucon et de la sellerie, vous devriez avoir assez pour obtenir un coin d’écurie pour le cheval et une chambre bon marché dans une auberge décente. Assurez-vous bien de demander une chambre bon marché, comme ça, vous devriez en avoir une qui n’aura pas de fenêtre.

— Vous nous abandonnez...

Des larmes se faisaient entendre dans la voix de Chess.

— Non. Je vais faire pour vous ce que vous ne ferez pas pour vous-mêmes. Je vais forcer la porte et revenir avec Ki. Ainsi, deux personnes sortiront et deux rentreront.

— Il en faudra trois qui sortent pour rétablir l’équilibre si nous entrons tous les deux, commenta Jace.

Mais Vandien secoua la tête vers elle.

— Je ferai ce que je pourrai. Gardez votre garçon en sécurité. Et venez à la porte au moins une fois chaque soir. Je ne sais pas quand je reviendrai. Ki avance plus vite avec son chariot que vous ne pourriez le penser. Bien que ça me peine de l’admettre, elle pourrait bien apprécier votre monde. Mais je la convaincrai de revenir. Il n’y a pas grand-chose — sagesse ou coup de folie — que je ne puisse la convaincre d’essayer. Lorsque je la ramènerai, soyez bien là à nous attendre.

— Et si nous dépensons tout notre argent avant votre retour ? demanda Chess d’un ton pragmatique.

— Vendez le cheval. Demandez-en trente pièces d’argent, mais n’en acceptez pas moins de vingt.

— Nous ne pouvons vendre un animal en esclavage ! objecta Jace.

Vandien lui jeta un regard désespéré et se tourna vers Chess.

— Peut-être que c’est à toi que je devrais demander de prendre soin de ta mère. Fais de ton mieux, Chess, et fais ce qu’il faudra pour rester en vie. Rappelle-toi de venir à la porte au moins une fois chaque soir. D’accord ?

Chess hocha la tête avant de lever des yeux impressionnés vers l’animal dont il tenait les rênes.

— Ne t’inquiète pas à son sujet. Il t’obéira parfaitement, tant que tu ne lui demanderas pas de travailler. Il adorera ta mère. Ils vont très bien s’entendre.

— Vous pensez que je ne suis qu’une idiote et une ingrate, Vandien, mais...

— La nuit est en train de filer, et la porte avec elle. Si j’échoue, nous pourrons parler pendant toute la journée de ce que nous pensons l’un de l’autre. Si je réussis, cela n’aura plus d’importance. Soyez prudente.

Vandien n’en pouvait plus. Il s’avança en silence pour récupérer sa cape sur la selle.

— Prenez aussi votre gourde, et remplissez-la avant de partir, ajouta Jace avec empressement.

— Votre monde n’a pas d’eau ?

— Ce serait dangereux pour vous de la boire. Elle vous affecterait...

— J’ai l’estomac caparaçonné, mon amie. L’eau des terres étrangères ne m’a jamais donné ni diarrhée ni aucune maladie.

Jace secoua la tête d’un air attentif.

— Ce n’est pas ça. L’eau de nos terres coule des collines du Limbreth. La sagesse et la paix s’écoulent avec elle. Vous perdriez votre détermination si vous la buviez. Vous commenceriez à percevoir les buts plus élevés que vous pourriez vous fixer. Aucun habitant d’un autre monde n’a jamais passé le premier cours d’eau sans y boire. On dit que son appel est impossible à refuser. Et personne n’en repart jamais inchangé. Une fois passé le second pont, nul n’a plus rien à craindre des étrangers. C’est ce qui se dit chez nous. L’eau paisible du Limbreth apaise leurs pensées et leurs désirs les plus brûlants. Elle ramène à la surface toute la douceur cachée à l’intérieur. Ils sont éclairés et se mettent en quête du Limbreth, pour être à jamais guéris de leurs manières impatientes et de leurs cœurs insatisfaits. Alors ils se voient attribuer une tâche qui est pour eux un bonheur et un monument durable pour le Limbreth.

Jace parlait avec son cœur et ses mots étaient pleins de révérence lorsqu’elle évoquait le Limbreth. Chess leva la tête vers sa mère et ses yeux brillants se faisaient l’écho de la paix dont elle parlait. Même Vandien n’y était pas insensible, malgré sa nature vive de faucon. La paix. Le contentement. Il s’était si souvent moqué de tels objectifs, tout comme Ki, habituée au mode de vie errant des Romni. Comment ce vieux prêtre avait-il appelé cela ? Le fruit aigre.

Un jour de printemps, ils avaient dépassé un prêtre épuisé et aux pieds blessés et lui avaient offert de le transporter. Ki avait chargé son coffre en bois rempli d’herbes de soins et de potions à l’arrière du chariot. Elle avait gentiment réprimandé le vieil homme pour s’être éloigné de la communauté qui prenait normalement soin de lui. Mais il ne cessait de parler de la paix et du contentement que lui apportaient la pauvreté et l’altruisme. Il y avait du bonheur à panser les plaies suppurantes d’un mendiant ou à préparer la potion destinée à apaiser les délires d’un dément. Ki et Vandien avaient échangé un sourire au-dessus de sa chevelure blanche.

— La paix, leur avait-il lancé, sera toujours pour vous un fruit aigre. Vous désirez ce que vous ne pouvez atteindre, et donc vous prétendez vous en moquer. Vous fuyez les douleurs que vous avez enfouies dans le cœur et les cicatrices qui vous marquent le corps. J’aimerais avoir une potion pour vous guérir mais mes maigres talents ne suffiraient pas à vous sauver.

Ses mots avaient étouffé toute envie de discuter. Vandien n’avait pas été fâché de voir le prêtre les quitter à l’entrée d’une passe. Lui et Ki avaient gardé l’image du fruit aigre et en avaient fait un sujet de plaisanterie entre eux.

Vandien secoua la tête pour reprendre ses esprits, conscient du fait que Chess et Jace le fixaient tous les deux. Il percevait leur peur secrète : qu’il trouve la paix dans leur monde et les oublie totalement.

— Ne craignez rien, leur dit-il avec douceur, je suis immunisé contre le contentement.

Ce furent ses mots d’adieu. En s’en allant, il tira la gourde hors de la selle. Que cela constitue un signe pour eux et un talisman pour lui. Il jeta un seul coup d’œil en arrière. Ils le regardaient tous les deux partir, le cheval et le faucon entre leurs mains. Vandien pria les dieux qu’ils aient le bon sens de suivre ses instructions.

Il remplit la gourde dans une antique fontaine. Baissant les yeux vers la lune qui se reflétait dans l’eau, il lui promit de ne plus jamais boire d’alys dans une taverne, et de se méfier des inconnus dans le besoin. Une goutte d’eau retomba depuis le goulot de la gourde à la surface de l’eau. La lune lui fit un clin d’œil. Elle savait bien qu’il mentait.

Il passa la gourde par-dessus son épaule. C’étaient les premières heures de la nuit et il y avait encore un peu de monde dans les rues. De joyeuses lueurs provenaient de nombre de fenêtres et de portes laissées entrouvertes dans la chaleur de l’été. Il passa devant une taverne et se sentit attiré par le bruit des festivités à l’intérieur. Mais il reprit sa route, se frayant un chemin dans le labyrinthe de ces rues qui ne lui étaient pas familières.

N’ayant aucune connaissance des points de repère propres à la cité, Vandien se fiait à son sens de l’orientation pour retrouver les murs de la ville. Il se retrouva bientôt dans une rue qu’il reconnaissait. S’y élevait la maison de la femme qui l’avait traité de porteur de la vérole. Les pierres qu’on leur avait jetées étaient toujours étalées par terre. Mais il n’y avait pas le moindre signe de la porte.

Les dieux qui arpentaient les murs de la ville regardaient à travers lui avec dédain. Les héros étaient accaparés par leurs tâches héroïques. Pour autant que Vandien puisse en juger dans la pénombre, le mur ne comportait ni porte ni ouverture ni aucune fissure. Il n’y avait personne alentour. Vandien s’avança rapidement jusqu’au mur en passant les doigts sur la pierre. Aucune fente, aucune pierre descellée sur laquelle appuyer. Le mur était solide. Cogner ses phalanges contre la pierre épaisse ne lui valut rien de plus que des égratignures. Le mur n’émettait aucun son, creux ou non.

S’étirant de toute sa modeste taille, Vandien fit de nouveau courir l’extrémité de ses doigts sur le mur. Il grimaça pour lui-même dans les ténèbres. Le mur n’était pas mieux entretenu que celui des autres cités qu’il avait explorées mais les bases de sa construction étaient mieux pensées. Les bas-reliefs n’offraient que peu de prise pour l’escalade. Mais ce n’était pas impossible. Il souhaita avoir gardé le cheval avec lui. Son dos lui aurait fourni un point de départ pour grimper au mur.

Se baissant, il défit les boucles de ses bottes montantes. Il s’en libéra et se retrouva bientôt pieds nus dans la poussière de la rue. Il fit travailler les muscles de ses pieds et de ses doigts de pieds dans la poussière et se frotta les paumes contre son gilet pour les débarrasser de toute moiteur. Une fois de plus, il s’étira et fit glisser ses mains le long du mur. Une déesse agenouillée lui fournit l’occasion de prendre appui sur un pied. Il jeta un nouveau regard alentour à la recherche de gardes éventuels : la dernière chose dont il avait envie était de s’enfuir pieds nus dans les rues, poursuivi par une meute de gardes. Mais les rues poussiéreuses étaient aussi chaudes que vides. Vandien entama l’ascension du mur.

Depuis le genou de la déesse, il trouva une prise le long de la torche qu’elle portait. Vandien maudit l’artiste inconnu avec une certaine admiration. Les prises étaient peu nombreuses et celles qui existaient étaient peu profondes, du genre à se retourner les ongles et à se blesser les phalanges. Sa poitrine s’accrocha contre le visage d’un héros et il se prit à souhaiter avoir laissé sa chemise derrière lui. Arrivé au tiers de la hauteur du mur, l’un de ses pieds glissa de sa prise minuscule et il faillit tomber en arrière. Il entendit le bruit de ses phalanges qui s’ouvraient jusqu’au sang et sentit que l’un de ses ongles de pied s’était fendu. Mais il ne tomba pas et, après quelques instants, reprit sa progression.

La ville avait confiance en ses murailles, ou bien personne ne s’en souciait plus. Au sommet, pas de morceaux de poteries brisés ou de piques en bois tordus. Il n’y avait qu’une étendue plate, assez large pour qu’un homme s’y allonge. Vandien haleta quelques instants puis essuya la sueur et la poussière qu’il avait dans les yeux. Il regarda au-delà du mur.

Rien. Enfin, rien de différent par rapport à ce que Ki et lui avaient vu en approchant par la porte nord. Une vaste étendue de plaine herbeuse jaunâtre parsemée d’arbres difformes et de buissons épineux. Presque hors de portée visuelle se trouvaient les hameaux de maisons et les masses émergentes indiquant la présence d’une ferme maintenue en fonctionnement par les puits et l’irrigation manuelle. Ce n’était qu’au nord de la ville qu’on pouvait apercevoir le ruban lointain de la rivière qui maintenait en vie le commerce  – et la cité.

Durant la fin de l’hiver et le début du printemps, la rivière se transformait en une plaine d’eau flottante, apportant un nouveau terreau et une vie renouvelée aux fermes situées sur ses rivages. Les étés longs et chauds réduisaient le flux de la rivière jusqu’à la dompter. Les fermiers qui choisissaient de vivre plus près des murs de la cité plutôt que de devoir supporter les inondations annuelles devaient alors se tourner vers les puits et les seaux pour survivre. La terre que contemplait Vandien était une terre rude ; il ne se serait pas senti capable d’habiter ici.

Il s’aplatit sur le mur en laissant sa tête pencher de l’autre côté. Le sol paraissait dur, balayé par le sable et la poussière. Il n’y avait aucune trace du passage d’un chariot ni aucun signe de passage régulier à travers une quelconque porte. Vandien restait immobile, dubitatif, laissant un vent tiède jouer dans les boucles de sa chevelure et sécher la sueur qui coulait le long de son dos. Il dut admettre que ce qui se trouvait de l’autre côté du mur ne correspondait pas à ce qu’on voyait à travers la porte. Si seulement il arrivait à trouver cette maudite porte.

Les rues de la ville étaient toujours désertes. Vandien fit basculer ses jambes de l’autre côté et tâtonna avec les pieds à la recherche d’une prise. Son doigt de pied blessé heurta la pierre et il étouffa un juron. Tandis qu’il descendait en arrière le long du mur, il considéra la possibilité de bondir jusque dans la rue en contrebas, à la manière agile d’un chat. Puis il envisagea l’idée de rester allongé dans la rue jusqu’au matin avec une cheville brisée et reprit sa lente descente, collé au mur. Il eut bientôt la poitrine accrochée sur le rebord, puis se retrouva à n’avoir plus que les avant-bras au sommet pour enfin terminer dans une position douloureuse et inconfortable, retenu uniquement par les mains. Ses pieds glissaient le long des images, son doigt de pied enflé frottait contre la pierre rêche, ses chevilles et ses tibias étaient tout écorchés. Mais, enfin, ses orteils trouvèrent une prise le long d’une lèvre pierreuse. Il s’appuya dessus et décrocha l’une de ses mains pour permettre à l’autre pied de tâter le mur plus bas.

Soudain, il n’y eut plus de mur sous ce pied, sa jambe partit en avant dans un espace vide mais néanmoins semi-palpable. L’étreinte de ses doigts et la prise de son autre pied faiblirent, Vandien se sentit tomber, le dos en avant, le long d’un arc descendant à lui retourner les entrailles. Il atterrit sur une masse pleine de bosses qui s’écroula sous son poids. Il resta allongé en essayant de ne pas être malade. Tout l’air dans ses poumons avait été soufflé par l’impact, sa mâchoire avait heurté le mur et son corps tout entier avait été écorché dans sa glissade contre le mur. Il entendit ses jointures craquer tandis qu’il refermait les mains. Ce sur quoi il avait atterri lui rentrait dans le dos. Une brume rouge de douleur obscurcit sa vision tandis que des picotements semblables au contact d’orties commençaient à lui brûler la peau.

Lorsqu’il s’en sentit capable, Vandien entreprit de bouger. Mais ses muscles semblaient résister à sa volonté. Il réussit à étendre ses jambes, mais avec lenteur. Il se demanda quels dommages il avait causés à son propre corps. L’air lui-même semblait vouloir lui résister, comme s’il se retrouvait piégé dans une toile d’araignée géante mais invisible. Au prix d’un effort haletant, il releva son corps en position assise. Il regarda autour de lui avec hébétude.

Il était assis sur le seuil de la porte et la masse sur laquelle il s’était écroulé était celle du Gardien. L’esprit de Vandien virevoltait. La porte n’était pas là lorsqu’il avait grimpé mais il venait de tomber en plein milieu. C’était impossible. Le Gardien grogna et se mit à bouger. Vandien tenta de rouler sur le côté. Il avait de la chance de ne pas s’être rompu le cou. Puis, alors qu’il reprenait tous ses esprits, il réalisa que l’opportunité qu’il avait recherchée était devant lui.

Une force était en train de le repousser doucement de son côté de la porte ; Vandien la combattit. Il s’appuya contre cette résistance invisible en s’efforçant de la contrer jusqu’à la limite. Le contact tendu de la barrière contre son visage lui faisait l’effet d’un masque de lin étouffant. Les picotements empirèrent, au point d’en devenir presque insupportables. Vandien se recula très légèrement et il sentit que la barrière suivait son mouvement. Il sentit aussi que la force diminuait. Plus il poussait, plus elle résistait.

La chose donnait l’impression d’une membrane. Donc, raisonna-t-il, pourquoi ne pas la traiter comme il le ferait d’un placenta qui menaçait d’étrangler un veau nouveau-né ? Vandien s’appuya en avant contre la force en l’étirant jusqu’à son ultime limite, puis il raidit ses doigts contre elle. Ses mains étaient petites pour un homme, pas plus grandes que celles de Ki, mais ses paumes calleuses et ses phalanges couturées attestaient de leur utilité. Il tenta de trouver une prise sur la barrière, d’accrocher ses doigts à l’intérieur pour la déchirer. Mais elle était plus épaisse, plus lourde, plus glissante et plus résistante qu’il ne s’y était attendu. Elle échappait à sa prise et ses doigts n’arrivaient pas à la déchirer.

Le Gardien remuait à présent. À tout instant il risquait de retrouver pleinement ses esprits et alors Vandien se retrouverait avec deux adversaires à affronter. S’il voulait passer à travers, il allait devoir le faire tout de suite. Une main tendue maintint la tension contre le mur tandis que l’autre empoignait le poignard à sa ceinture.

Il plongea sa lame dans la barrière. Il s’était attendu à ce que la pointe passe au travers. Mais son attaque initiale lui rebondit dans la main. Il essaya de nouveau en poussant fermement la lame, s’appuyant dessus avec une force qui faisait craquer ses poignets. Le manche commença à lui brûler la main mais la lame passa à travers. Il fit traverser de force toute la longueur du poignard, haletant sous l’effort nécessaire. La barrière ne semblait pas vouloir s’ouvrir. Vandien tenta de la découper comme s’il utilisait une scie. Mais sa lame était lisse, elle ne disposait pas de la dentelure qui aurait rendu le mouvement efficace. Le Gardien levait une main vers son visage tout en poussant des grognements sourds. Vandien se mit à scier frénétiquement.

Son poignard passa soudain au travers de la membrane et ses mains suivirent. La sensation était la même que lorsque l’on pratiquait une incision dans une grande outre pleine d’eau fraîche. Sa main plongea dans cette fraîcheur ; il sentit qu’elle refluait et jaillissait vers lui.

Le Gardien se retourna en haletant brusquement, comme si les éclaboussements de fraîcheur l’avaient ranimé lui aussi.

— Arrête ça ! hurla-t-il. Tu as brisé le sceau ! Tu vas créer un déséquilibre !

Sans lui prêter attention, Vandien poussa son avant-bras vers l’autre côté tout en travaillant à faire passer les doigts de son autre main dans l’ouverture. Le Gardien agrippa son pied nu. Vandien lui décocha un coup de pied, utilisant l’élan ainsi gagné pour faire traverser de force l’intégralité de son autre main. Les ongles épais du Gardien écorchèrent la jambe de Vandien tandis que celui-ci se libérait de son emprise à coups de pied. Tel un plongeur qui se prépare au contact de l’eau glacée, Vandien s’arma de courage en prenant une profonde inspiration. Il donna un coup de tête sur la barrière déchirée, jusqu’à la traverser. La sensation était extrêmement déplaisante, comme de plonger la tête la première dans un tas d’entrailles en train de coaguler. Il ne pouvait ni inspirer ni expirer. Sa vision se troubla. Il se débattit, lança des ruades. Il sentit que le Gardien avait enfin trouvé une prise solide autour de l’une de ses chevilles.

Vandien suffoquait. Et si ce mur ne le laissait pas passer ? Et s’il se retrouvait piégé au milieu, comme un poisson en gelée ? La panique lui offrit l’inspiration. Le Gardien avait emprisonné l’un de ses pieds. Vandien lança l’autre dans un coup spectaculaire qui vint frapper le Gardien à la poitrine, brisant sa prise et propulsant Vandien en avant.

Vandien sentit s’éveiller en lui de vagues souvenirs de sa naissance, puis il perçut un souffle d’air froid sur le sommet de son crâne. Il sentit le mur se refermer sur ses épaules. D’une poussée furieuse, il se fraya un passage jusqu’à la fraîcheur de l’air nocturne. Sa poitrine fut comprimée et puis il chuta, les mains en avant pour se rattraper tandis qu’il traversait la porte en une galipette finale. Il se réceptionna maladroitement sur une route droite et lisse.

Des jurons étouffés retentirent derrière lui. Vandien se redressa d’un bon, prêt à fuir. Il eut une vision du Gardien tentant de maintenir fermé le rideau déchiqueté d’entre les mondes. Ses vêtements en lambeaux semblaient agités par un vent puissant. Son capuchon retomba en arrière, révélant une bande de peau blanche et plissée à l’endroit où Vandien s’était attendu à trouver des yeux. La barrière déchirée palpitait en émettant des claquements répétés accompagnés d’un bruit similaire à celui d’une rivière entendu à travers les feuillages d’arbres agités par le vent. Vandien sentit le déplacement d’air qui filait devant son visage en direction de la déchirure. Au moins ne craignait-il pas d’être poursuivi ; le Gardien allait être occupé pendant un bon moment.

Vandien rangea le poignard dans son fourreau et se mit en route sur la route longue et droite.

Il était pieds nus et avait un jour et une nuit de retard sur Ki. Les chevaux gris de l’attelage donnaient toujours l’impression d’avancer d’un pas tranquille mais Vandien avait déjà plus d’une fois essayé de les suivre à pied. Même leur allure la plus modérée semblait dévorer la route. Il poussa un soupir et s’élança à l’allure d’un loup au trot. La route était lisse et froide sous ses pieds nus. Il posa une main sur la gourde accrochée à son épaule et reposant contre sa hanche. Il n’avait jamais été aussi mal préparé pour quoi que ce soit. Mais l’air nocturne qui caressait son visage était frais et pur. La voûte des arbres ornés de guirlandes de fleurs pâles l’invitait à avancer. Il sentit un sourire inattendu lui venir aux lèvres. C’était une belle nuit pour courir.

Comme ses yeux s’habituaient à l’obscurité, il put repérer les signes du passage de Ki. Les lourdes roues du chariot avaient laissé de profondes rainures dans les langues de mousse qui s’étendaient ici et là en travers de la route. Vandien continuait à trotter avec ténacité, les yeux fixés sur le point le plus éloigné de la route. Son corps se mouvait souplement et indépendamment de son esprit. Celui-ci rabâchait le peu d’informations qu’il détenait, laissant défiler devant lui le magnifique paysage nocturne sans même le remarquer. Chess avait laissé entendre qu’une Ventchanteuse avait organisé toute cette histoire. Mais pourquoi ? Elles avaient attiré Ki au-delà de la porte, mais la Romni n’avait pas été victime d’une attaque quelconque, pour autant qu’il puisse en juger. Les Ventchanteuses n’avaient aucune raison d’apprécier Ki mais l’une d’elles au moins, Rebeke, avait une raison de la traiter avec une certaine courtoisie. Quant à la Romni elle-même, elle n’avait jamais parlé des Ventchanteuses autrement qu’avec méfiance. Son antipathie à leur encontre était fondée sur l’ancienne haine de son père qui les blâmait pour la mort prématurée de la mère de Ki. Cette dernière avait hérité de cette théorie sans aucun fait pour l’étayer. Pourtant, à un moment, Rebeke aurait pu être la proie du magicien Dresh si Ki n’était pas intervenue. Tout cela était un enchevêtrement de relations des plus intéressants lorsqu’on l’examinait sous un angle abstrait. Mais lorsqu’on y songeait tout en trottant le long d’une route noire avec les conséquences d’une bonne cuite raisonnant à l’intérieur de son crâne, cela s’avérait totalement perturbant. Mais c’était aussi irrésistible que le fait de titiller une dent sur le point de se détacher.

Ses jambes et ses pieds avaient commencé à lui renvoyer une douleur sourde et cela faisait un bon moment qu’il courait dans la mousse sur le côté de la route lorsque le pont apparut dans son champ de vision. Il ralentit son trot jusqu’à une marche normale, mais le pont exigeait plus que cela. Il s’arrêta et lui dédia toute son attention. Il n’avait aucun élément de comparaison ; c’était comme la première vision que l’on a d’une merveille naturelle. Comme cette montagne de son enfance qui serait toujours LA montagne, ou comme la première fois qu’il avait aperçu la mer. Ce pont resterait gravé dans sa mémoire pour le restant de ses jours. C’était l’essence même de la notion de pont, la forme parfaite que toutes les structures de ce type cherchaient à atteindre sans jamais y parvenir, à l’exception de celle-ci. Il aurait pu passer une nuit entière à le contempler, une semaine à en caresser les courbes gracieuses, sans réussir à appréhender pleinement toute la beauté de ses arches magnifiques. Si seulement il avait eu le temps.

Mais ce n’était pas le cas. Ses pieds nus lui faisaient mal, sa chemise collait à son corps et ses pantalons le démangeaient. Débouchant la gourde, il la leva pour avaler une petite gorgée. Il la laissa humidifier sa bouche et dégouliner lentement le long de sa gorge. Il but une seconde gorgée avant de ranger la gourde à regret. Il aurait vraiment aimé pouvoir boire de larges lampées mais il ne pouvait pas courir avec un estomac plein d’eau et il ne savait pas combien de temps il devrait faire durer cette gourde. Il jeta un regard envieux au cours d’eau qui glissait en riant sous le pont. Sa fraîcheur modifiait la teneur même de l’air.

Vandien massa sa nuque poisseuse et parcourut du regard la nuit qui ne donnait aucun indice du passage du temps. Le chariot était loin devant lui désormais. Il n’avait trouvé nulle trace d’un feu de camp éteint, ni aucun signe typique d’une Romni s’étant arrêtée pour la nuit. Si Ki ne s’était pas arrêtée ici, alors il pouvait difficilement se le permettre. Mais ses pieds douloureux décidèrent pour lui. Jace lui avait dit de ne pas boire l’eau mais elle n’avait rien dit sur le fait de s’y baigner. Il trotta lourdement en direction de l’eau tout en retirant sa chemise.

La merveilleuse froideur de l’eau apaisa ses pieds dont la douleur brûlante ne fut bientôt plus qu’un désagréable souvenir. Il s’allongea de tout son long au milieu des flots, laissant l’eau s’écouler autour et au-dessus de lui. Il n’avait pas eu conscience de tous les maux dont il souffrait jusqu’à ce que l’eau vienne les effacer. Penchant la tête en arrière, il laissa l’eau saturer ses boucles sombres. Lorsqu’il secoua vivement la tête, il fut stupéfait de découvrir que son mal de crâne avait totalement disparu. L’eau jaillissait de ses cheveux en éclaboussures argentées. Lorsqu’il se leva lentement, elle sembla s’accrocher à lui comme une patine luisante. L’air nocturne se referma sur lui comme une robe de soie tandis qu’il s’avançait paresseusement vers la mousse et l’herbe moelleuse du rivage. Il fit lentement passer ses mains sur son visage et son menton mal rasé.

Brusquement, il laissa retomber ses mains pour les examiner. La chair de ses doigts et de ses paumes était blanche et fripée. Était-il resté dans l’eau si longtemps que cela ? L’inspection de ses pieds révéla que même leurs parties les plus calleuses étaient couvertes de rides délicates. Il se laissa retomber dans l’herbe, se sentant à la fois idiot et soulagé. Idiot d’être resté si longtemps dans l’eau et soulagé de ne pas pouvoir reprendre immédiatement sa course, sans quoi il risquait d’endommager ses talons et de se retrouver éclopé. De plus, il avait besoin de repos. Impossible de dire à quel point il s’était éloigné de la ville. Il n’y avait aucune lumière visible derrière lui, et les lueurs à l’horizon paraissaient toujours aussi lointaines. Ki avait probablement établi son campement quelque part à présent, de toute façon. Elle ne s’éloignerait sans doute pas plus de lui. Il se retourna sur le ventre pour se détendre et s’immobilisa brusquement.

Un simple détail. Juste les traces d’un chariot qui sortaient de la route avant d’y revenir un peu plus loin. Vandien se leva en hâte pour récupérer ses vêtements. Il se pencha sur les empreintes en plissant les yeux dans la pénombre. Ki avait fait halte ici. Il pouvait voir la forme des sabots de ses grands chevaux. Mais l’herbe et les plantes aplaties étaient déjà en train de se relever, à l’exception de celles qui avaient été définitivement brisées. Vandien se redressa pour parcourir la route du regard. Ki avait passé la porte à sa recherche. Elle s’était arrêtée ici mais n’avait pas fait de feu et était repartie. Quelque chose n’allait pas.

Il leva les yeux vers l’horizon et les lumières palpitantes visibles au loin. Jace avait dit qu’elles exerçaient une attraction, qu’elles attiraient ceux qui ignoraient devoir s’en méfier. Il les examina et ne ressentit rien de plus qu’une curiosité modérée. Un sentiment d’urgence difficile à identifier s’empara de lui. Il entreprit de passer rapidement ses vêtements sur son corps encore humide. Il offrit un dernier regard admiratif au pont et reprit sa course. Il allait devoir prendre le pari qu’il rejoindrait Ki avant de s’être totalement estropié. Il jeta involontairement un nouveau coup d’œil vers l’horizon. Que diable pouvait bien être un Limbreth, au fait ?

La porte du Limbreth
titlepage.xhtml
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_000.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_001.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_002.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_003.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_004.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_005.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_006.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_007.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_008.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_009.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_010.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_011.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_012.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_013.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_014.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_015.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_016.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_017.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_018.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_019.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_020.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_021.htm
Lindholm,Megan-[Ki et Vandien-3]La porte du Limbreth(The Limbreth Gate)(1984).French.ebook.AlexandriZ_split_022.htm